On n'y connaît pas grand chose en art contemporain, mais lorsqu'on a découvert le boulot de Christian Curiel, qui consiste à dessiner des enfants souffreteux, on s'est dits qu'il fallait lui poser quelques questions à propos de sa propre enfance.
Vice : Salut Christian, tu viens d'où ?
Christian Curiel : Ma famille vient de Cuba et je suis né à Porto Rico.
Comment ça ?
Dans les années 1970, mon père s'est vu offrir un boulot de machiniste sur les bateaux, il a donc eu l'opportunité de se barrer de Cuba avec ma famille. C'est pour ça que je suis né là bas, j'ai été une sorte d'heureux accident. Ma mère m'a eu très vieille, presque à la dernière minute. Elle avait 45 ans à l'époque, et presque 80 aujourd'hui. J'ai grandi avec des gens plus vieux que moi. Mon frère pourrait presque être mon père.
Donc, t'as été un enfant gâté ?
Peut être, ouais.
T'es déjа allé а Cuba ?
Oui, j'y suis allé deux fois, et j'espère y retourner le plus tôt possible.
Qu'est-ce que tes parents t'avaient dit de Cuba, avant que tu ailles lа-bas ?
Oh, ils étaient très nostalgiques du temps d'avant la révolution. Ils me racontaient de jolies histoires à propos de gens humbles et de familles soudées. Beaucoup de trucs folklo, et d'histoires que l'on se raconte entre amis.
Tu peux m'en raconter une ?
Il y en a une qui dit que, si tu fais des rêves avec des animaux, alors chaque animal représente un chiffre particulier. Je ne me souviens plus desquels précisément, mais genre, si tu rêves d'une vache ou d'un poulet, tu dois absolument aller jouer au loto le lendemain et jouer les chiffres qu'ils représentent. Tous ces trucs vont de paire avec ma passion pour le symbolisme, et ils tendent à influer sur mon travail.
Qu'est-ce que tu as pensé de Cuba ?
J'étais très content d'y aller et je m'y suis senti comme chez moi, mais c'est aussi très déprimant et triste, parce que les gens n'ont, pour ainsi dire, rien. Je me suis tout fait volé là-bas, même mes caleçons. Il y a des boutiques dans lesquelles tu peux acheter des trucs en dollars américains, mais le truc c'est qu'il est presque impossible d'obtenir légalement des dollars américains, ils font juste ça pour se foutre de ta gueule. Mais on sent aussi une certaine forme de bonheur, de naïveté. Quand on grandit dans la pauvreté, on doit être plus inventif que les autres; on doit s'amuser avec des vieux pneus ou des bâtons en bois. Ça te rend plus créatif.
T'avais quel âge quand tu es arrivé aux étas-Unis ?
Quelque chose comme cinq ou six ans. On est restés dans le New Jersey pendant un an ou deux, dans un trou nommé Paterson. J'en garde de super souvenirs, notamment le jour où j'ai vu de la neige pour la première fois. J'ai mis pas mal de temps avant de parler anglais couramment, c'était bizarre de ne pas pouvoir communiquer avec les gens autour de moi.
Tu dessinais quand t'étais enfant ?
Quand on était à Porto Rico, mon père n'était presque jamais à la maison. Il venait de rencontrer quelqu'un et d'avoir un enfant, et ma mère n'était pas spécialement heureuse non plus, donc elle me laissait faire un peu ce que je voulais. Je me souviens même avoir été autorisé à dessiner sur les murs de ma chambre. Je crois que j'ai toujours fait des choses avec mes mains.
Et comment es-tu devenu peintre ?
Je me souviens de mon maître d'école en train de dessiner des paysages en genre, 20 secondes, et j'étais là « wow, c'est dingue ce truc ! ». Je m'imaginais faire ça depuis très longtemps déjà, et depuis ce jour, je ne me rappelle pas avoir arrêté de dessiner des trucs. Quand j'étais à l'école, j'étais toujours celui qu'on choisissait pour dessiner les chats pour Halloween ou celui qui devait décorer la classe à Noël. Je suis tombé amoureux du pinceau.
C'est pour ça que tu dessines beaucoup d'enfants dans tes peintures ?
Je pense qu'il est important d'essayer de se souvenir de son enfance. Je m'intéresse aux parties sombres de la mémoire, aux rêves, aux choses qui ne sont pas forcément concrètes, car on doit tous passer par là. On doit tous grandir à un certain moment. J'ai plein de beaux souvenirs de mon enfance, mais aussi beaucoup de souvenirs tragiques.
Ah ouais ? Tu peux m'en citer quelques-uns ?
Curieusement, je me sens coupable de choses que j'ai faites. Quand on vivait à Porto Rico, on avait des poulets et des canards dans le jardin. Comme je l'ai dit, ma mère était plutôt préoccupée par d'autres choses, et je pouvais plus ou moins jouer là où je l'entendais. Depuis longtemps, je me demandais ce qu'il arriverait si jamais je marchais sur la tête d'un canard. Je me demande encore ce qu'il m'a pris, mais je me souviens juste l'avoir fait, sans trop savoir pourquoi. Après coup, j'ai vu le canard mourir alors qu'il bougeait encore, ça a été très traumatisant. C'est pour ça que je veux que mes peintures soient le fruit d'un travail autour de l'enfance. Je crois que je pourrais bâtir mon boulot sur ce genre de sentiments pour toujours, comme ce moment où tu découvres la sexualité et que tu t'aperçois que tu grandis. Tous ces moments de curiosité m'intéressent et me donnent envie d'en faire de l'art.
C'est pour cette raison que l'on ressent а la fois de l'innocence et de la cruauté dans tes dessins ?
C'est certain. Souvent, je repense à ce roman, Sa Majesté des Mouches, où il est question d'enfants sur une île qui doivent créer leur propre société, la hiérarchiser. Je me suis beaucoup intéressé à la question : qu'arriverait-il si toute autorité disparaissait ? Parfois, les personnages que je dessine ne sont ni masculin ni féminin.
Qu'est-ce qu'ils sont, alors ?
Je ne sais pas, je ne leur ai pas donné de nom.
Ils n'ont pas de sexe ?
Ouais, ils ne se sont pas encore trouvés. Souvent, je trouve que mon travail est une sorte de magie réaliste, mais si l'on creuse un peu, on peut y voir quelque chose de plus « sérieux ».
Tu peux me parler de cette peinture, « In Hazing » ?
Le « hazing » est un procédé connu pour ses connotations très négatives ces derniers temps. C'est quand, au collège ou pendant ton service militaire, t'es obligé de participer à des événements plus ou moins dégradants et démoralisants, et si jamais tu ne le fais pas, tu es exclu du groupe, tu n'es pas un « frère ». Mais quand j'ai commencé à chercher la définition exacte, je me suis rendu compte que le « hazing » venait d'anciennes traditions tribales, une sorte de cérémonie pour que le garçon devienne homme en endurant des situations très douloureuses.
Tu t'es fait « hazé » toi aussi ?
Non, mais je me sens un peu hazé en ce moment même.
А cause de cette interview ?
Non, juste à cause de tous ces trucs horribles dans le monde, les gens qui sont blessés, qui meurent, et ceux qui doivent tirer les leçons de ces terribles moments. Nous somme perpétuellement hazés, même si nous ne le reconnaissons pas toujours. J'ai commencé cette série après qu'un ami proche se soit suicidé il y a deux ans. Ça m'a fait penser à toutes les luttes internes auxquelles on fait face chaque jour, et la façon dont on les surmonte. Pour une raison quelconque, il a pensé que la seule issue était de mettre un terme à sa vie. Et j'ai eu beaucoup de mal à l'accepter.
Les scènes que tu dessines pourraient se passer n'importe où et n'importe quand, n'est-ce pas ?
Tout à fait, ça pourrait être n'importe quand et n'importe où. Les vêtements que portent les personnages pourraient venir des années 1920 comme des années 1970.
Et ça pourrait se passer dans le New Jersey comme à Porto Rico.
Oui, c'est la même chose pour les paysages. Ce sont des sortes de décors imaginaires. Il y a encore un truc bizarre, c'est que je peins jamais d'intérieurs. Les scènes ont tout le temps lieu dehors.
Dans la nature la plupart du temps, mais il y a toujours la marque de l'homme. On y voit souvent des mystérieux pneus, d'ailleurs.
Mon père est mort quand j'avais 16 ans, à un âge où l'on découvre beaucoup de choses sur soi-même, sur la façon de devenir un homme. Je pensais qu'il fallait que je grandisse vite pour aider ma mère à se stabiliser - c'était un moment très traumatisant. Cette idée de peindre l'enfance est une manière de revivre quelque chose que j'ai perdu, de me remémorer l'innocence. La roue est finalement devenu un symbole, parce que mon père était mécanicien, c'est donc une sorte de private joke à moi-même. Mais ça crée aussi une image très intéressante pour le public, qui s'imagine ce que représente ce symbole. Les symboles que j'ai choisis sont personnels, et donnent à quelque chose de banal une certaine puissance qui te pousse à te demander « Mais qu'est-ce que ça veut dire ? Qu'est-ce que ça fait là ? ».
Tant que l'on parle de symboles, c'est quoi cette forme rose chelou récurrente dans tes peintures ?
Elle est issue de la série que j'ai faite après que mon ami ait disparu. Cette étrange forme rose est devenue notre lutte, tu vois, le genre de trucs que tu ressens dans ton estomac, quelque chose de très viscéral, de laid. La lutte elle-même est certainement ce qui l'a tué. Il ne savait pas quoi en faire, du coup la créature l'a avalé. Cette chose rose représente notre lutte permanente : tu dois faire avec et lutter contre.
On ressent de la frustration quand on regarde tes tableaux. On aimerait qu'ils soient plus violents, mais ils ne le sont jamais vraiment. Tu ne franchis jamais la limite.
Je pense que j'ai atteint la fin de quelque chose et que j'ai entamé le début d'une autre. Je pense que ça me prendra un certain temps pour me laisser aller toutes ces choses, parce que c'est effrayant. Je ne sais pas si ce que je ferai sera plus violent ou peut être moins métaphorique, mais oui, je pense que je m'arrête souvent trop tôt. Et ça me rend dingue. J'essaierai. J'aimerais pouvoir me laisser aller, c'est quelque chose que je dois arriver à faire. Tu sais comment Goya est devenu fou ? J'espère que je serai capable d'exprimer cette violence sans pour autant devenir fou.
L'exposition de Christian Curiel se poursuivra jusqu'au 13 novembre à la galerie Baumet-Sultana.
INTERVIEW DE MATHIEU BERENHOLC
PEINTURES DE CHRISTIAN CURIEL
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